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Car avant de vivre cette carrière prometteuse qui s’ouvre à lui, Abd-al-Malik a rappé pendant plus de dix ans avec le groupe NAP, Les News African Poets, sortant 3 albums entre 1996 et 2000 qui resteront des références du Hip-Hop français de cette fin de décennie. Il y développe déjà une écriture affinée, jouant sur les mots, les images, les doubles sens, se révélant le véritable moteur du groupe. Trop rapidement étiqueté dans la catégorie « slam » avec l’album « Gibraltar », promis au succès et présenté comme un « modèle de réussite sociale » en tant que jeune de quartier, soutenu par Juliette Gréco et aidé de Gérard Jouannest, Abd-al-Malik se devait de nous livrer quelques clés de cet album, nous ouvrir quelques tiroirs en quelque sorte…

Pour écrire l’album « Gibraltar » as-tu eu besoin d’y aller ?
« Gibraltar » c’était d’abord d’un point de vue de la métaphore ; l’idée de cet album c’était la possibilité de lancer des passerelles entre les styles musicaux, entre les générations, de montrer que le rap c’est la seule musique qui est organiquement faite de toutes les musiques, par la culture du sample et de l’échantillon, et notre idée avec Bilal c’était de faire la révolution, au sens étymologique du terme, c’est-à-dire revenir à ce qui nous a donné envie d’être dans cette culture Hip-Hop, de faire cette musique, le rap. On avait envie de se donner d’une certaine manière, de revenir aux fondamentaux, aux sources, donc comme c’était du point de vue de la métaphore, disons qu’il n’y avait pas besoin de voyager physiquement. C’est intérieur, le fait de parcourir ma propre histoire, mon propre cheminement de vie ; par contre au niveau des photos c’est vrai qu’on a eu envie de faire une sorte de port-folio ; je suis parti avec le photographe, on a fait Tarifa, Tanger, et sur le parcours on prenait des photos ; l’idée c’était de montrer que d’une certaine manière cet album était une sorte de voyage intérieur et de le montrer extérieurement, faire cette analogie, cet équilibre entre l’intérieur et l’extérieur. Je dirais pour revenir à la musique, l’idée c’était de montrer concrètement que le rap c’est la musique du XXIème siècle, que le Hip-Hop c’est la culture la plus pertinente, la plus riche de notre époque, la plus métissée, la plus ouverte, mais il s’agissait aussi d’aller au-delà de simples intentions, de le montrer concrètement, organiquement, par la musique.
L’écriture du morceau-titre s’est passée avant ou après ce voyage ?
Le morceau c’est un voyage qui avait eu lieu ultérieurement en fait ; pendant que j’avais fait ce voyage j’avais gratté quelques mots et ensuite je l’ai réécrit. C’est Bilal qui fait les musiques, moi j’écris dessus, c’est-à-dire que j’écris toujours sur une musique, je n’écris jamais à blanc, c’est toujours une musique qui m’inspire un texte et non l’inverse, c’est comme ça que je travaille.
Parlons justement de musique et de la création, la composition ; quelle est la limite entre la recherche de samples et l’intervention de réels musiciens ?
Il n’y a pas de limite, le tout c’est que pour la plus grande partie des titres, à part les trois piano-voix, qui sont les compositions de Gérard Jouannest, on fonctionne toujours pareil : Bilal bidouille ses machines, une fois que toutes les musiques sont faites on a fait appel à Régis Ceccarelli qui lui a sélectionné les musiciens, et tout l’album est totalement rejoué, c’est-à-dire que soit c’est parti d’un sample et ça a donné des compositions originales, soit on a fait ce qu’on appelle dans la jargon de la musique, de l’« interpolation » ; par exemple, « Gibraltar » est une interpolation d’un morceau de Nina Simone, on l’a rejoué, ce n’est pas un sample.
Justement tu es rappeur, et tu le proclames, mais on t’étiquette malgré tout dans le slam, on se rend compte que cet album étiqueté « slam » semble plus porteur que s’il avait été étiqueté « rap ». Est-ce une question de dénomination ?
Je suis un rappeur qui a utilisé le slam sur ce projet ; le rap souffre de préjugés qui lui sont attachés ; ces clichés qu’on porte nous-mêmes font partie du fait que c’est une musique qu’on regarde un peu de haut, comme à l’époque le jazz qui était une « musique de Nègres », le rap on le regarde de la même manière, il y a une certaine forme de condescendance vis-à-vis de cette musique ; on a eu envie avec Bilal d’amener quelque chose qui permet de transcender le regard et de montrer que le rap c’est une musique qui est capable de fédérer aussi, capable de sortir de son ghetto, à la fois par rapport au public mais aussi son propre ghetto, c’est-à-dire les clichés dont il peut lui même être enfermé, nous on revendique cette culture Hip-Hop et on revendique être rappeurs mais on part du principe que le rap c’est une pluie de météorites : il y autant de rap que de MCs, d’individus.
En quoi le fait d’écrire « Qu’Allah bénisse la France » t’a-t-il aidé pour l’écriture du second album ?
Depuis ce livre, j’ai de plus en plus envie de développer en parallèle une carrière d’écrivain et une carrière de rappeur ; et c’est vrai que ce sont des méthodologies d’écriture qui sont complètement différentes. Autant au moment de ce livre, j’ai sorti le disque « Le face-à-face des cœurs » qui avait un côté ésotérique, mystique, et le livre expliquait pourquoi cet album avait ce sens-là ; « Gibraltar » c’est presque une version musicale de ce livre. Il y a des thématiques que j’avais envie d’aborder en littérature, et que j’ai envie d’aborder aussi en musique, c’est ce que j’ai essayé de faire.
Je t’ai trouvé des points communs avec Magyd Cherfi : vous étiez tous les deux les leaders de vos groupes respectifs, groupes de province faisant une musique « alternative », vous avez presque au même moment pris un chemin personnel en-dehors de vos groupes, et vous avez, le même printemps (2004) sorti un premier album solo (« Cité des étoiles » pour Magyd Cherfi, « Le face-à-face des cœurs » pour Abd-al-Malik) et un livre (« Qu’Allah bénisse la France » d’Abd-al-Malik et « Livret de famille » de Magyd Cherfi), et, sortis encore au même moment (printemps 2007) vos deuxièmes albums solo…
Oui mais il a déjà sorti son deuxième livre…
Et le tien du coup ?…
Je l’ai fini mais pas sorti encore…
Il y avait aussi eu une interview croisée de vous deux dans…
« Le Monde 2 »
Du coup, qu’est-ce qui vous différencie ?
C’est un artiste que j’apprécie énormément, humainement aussi, dans son engagement… Lui c’est ce qu’on appelle chez nous un « grand de la cité », c’est une autre génération, c’est une autre manière de voir le monde ; eux, ils ont fait la « marche des beurs », c’est autre chose, c’est un autre rapport ; « SOS Racisme », le foulard palestinien, alors que moi je suis vraiment un enfant de la zone, avec les galères qui sont attachés à des gens de ma génération, et l’envie de transcender sa condition, mais il y a une démarche qui est moins politique, c’est une génération qui était très politisée, alors que moi pas du tout, je suis apolitique d’une certaine manière ; et si ma démarche est politique alors elle est citoyenne, pas politique au sens partisan ; alors que eux c’est très marqué avec les « Motivés » ; voilà nos différences, mais en même temps je pense qu’on a besoin de ces différences-là, ce sont des différences qui enrichissent ; de toute façon, la problématique est la même : relever le défi du vivre ensemble, la notion d’identité, qu’est-ce qu’être français, parler des origines, etc… Les problématiques sont les mêmes mais les méthodes sont différentes parce générationnellement on est différents. Mais c’est quelqu’un que j’apprécie, et le groupe Zebda, parce qu’ils ont une démarche, qui n’est certes pas la mienne mais que j’apprécie et que je respecte énormément.
Dans un morceau tu cites « Les corrections » de Jonathan Franzen, en quoi ce livre t’a-t-il marqué pour le citer ?
Ce livre a été une vraie claque. Il est sorti le 11 septembre 2001, c’est un livre-fleuve, une histoire de famille mais avec des problématiques vraiment de notre époque, par exemple la place des seniors dans notre société, la notion de mondialisation, la place de la culture, l’économie, d’une certaine manière l’écologie et le développement durable, j’ai trouvé que la manière dont il a amené tout ça était vraiment très fort et c’était vraiment en correspondance avec la vision que j’avais du monde à l’époque, ou les réflexions que je me faisais du monde à cette époque-là. Et lui a écrit ça de façon magistrale, et puis il y a un essai qu’il a écrit juste derrière, où il rassemblait des textes « Pourquoi s’en faire ? », en anglais c’était « How to be alone », ce qui est sensiblement différent ; il y parlait de la place du romancier dans l’horizon culturel en général parce qu’aujourd’hui la culture est véhiculée par les séries, la musique aussi, lui-même dit que les Baudelaire d’aujourd’hui ce sont les rappeurs ; il se posait la question de la place du romancier : qu’est-ce que le romancier peut amener de pertinent qu’il ne va pas trouver à la télé au cinéma ou dans la musique ? Je me posais exactement la même question, je me disais « qu’est-ce que l’artiste amène dans la société ? » Et j’irais plus loin : qu’est-ce que le rappeur amène dans la société qu’on ne trouve pas dans les médias, à la télé, au cinéma ? Toutes ces problématiques m’intéressaient et ça a été vraiment une vraie claque ; 2001 a été une année assez particulière : ça a été des moments très riches, et j’ai l’impression que je me nourris encore de ça d’une manière artistique, littéraire et musicale, ça a été une période très dense, même si je ne faisais pas grand chose finalement à cette même époque.
L’histoire du flic Antillais qui tue un Noir : d’où t’est venu ce texte ?
C’est une histoire vraie, mais c’est le seul morceau qui a une part de fiction ; c’est une bavure qui a eu lieu sur un de mes amis, d’ailleurs je lui dédie ce morceau ; quand ça s’est passé, ça m’a donné envie d’écrire un texte là-dessus : souvent quand on a la télé on nous informe, ce qu’on ne sait pas c’est que derrière les faits divers il y a des drames de vie, des individus, des gens en souffrance, mais pas seulement chez la victime ; j’ai voulu souligner ça ; il ne faut pas oublier que ce sont des histoires d’individus, d’êtres humains de part et d’autre, le drame ne va pas que dans un sens il va dans les deux ; je viens d’un quartier assez difficile où il y a eu pas mal de problèmes liés à la drogue, la violence, des bavures policières… J’ai envie de relativiser, je n’ai pas envie de dire qu’il y a les jeunes de banlieue d’un côté, mais plutôt qu’on est des êtres humains, il y des joies, des peines etc…

Dans « Le grand frère » tu donnes aussi pas mal de précisions ; quelle part entre la fiction et la réalité ?
Dans « Le grand frère » il n’y a pas de part de fiction, c’est totalement vrai. Le langage qui me touche le plus c’est la langage autobiographique, à la fois en littérature, en musique ; en tout cas ce qui touche de près au vécu car ce sont des choses qu’on ressent, c’est pour ça que j’aime énormément des auteurs comme Raymond Carver, Franzen, parce que l’histoire des « Corrections » c’est presque son histoire de vie à lui-même ; d’ailleurs il a sorti un dernier roman avec une partie autobiographique, des écrits de jeunesse, qui s’appelle « Zone d’inconfort » et en fait c’est sa famille la famille des « Corrections ». Toute cette démarche autobiographique, partielle ou totale, c’est cette forme d’écriture qui me touche le plus.
J’ai repéré 2-3 phrases intéressantes, peut-être peux-tu nous faire des commentaires de phrases ?
« Je suis tellement égoïste que je pense plus aux autres qu’à moi-même, c’est drôle »
C’est drôle… C’était pour souligner ce paradoxe dans cette société où on se donne bonne conscience en se disant qu’on va donner en Afrique, on va aider pour ci ou ça et d’une certaine manière on oublie des problématiques à régler à côté de chez nous : c’est pour dire qu’à un moment donné il faut regarder ce qui se passe ici en France aussi ; évidemment tout ce qui se passe dans le monde compte, c’est essentiel, mais on a une vraie crise, notamment tout ce qui touche à l’identité, et notamment par rapport à toute une frange de la population, des gens qui dorment dehors ; on fait un chèque et voilà… C’est ce paradoxe que je voulais souligner, finalement en faisant ça on le fait pour nous d’une certaine manière et évidemment je m’inclus dans cette attitude-là.
« Avoir mal à la bourgeoisie comme Che Guevara »
C’était pour dire qu’on pouvait être bourgeois et faire de bonnes choses, en tout cas avoir de bonnes intentions. Ce morceau « La gravité » c’est pour souligner ça ; j’ai des amis de milieux socio-culturels complètement différents du mien, ça ne veut pas dire que leur démarche sera opposée à la mienne, ni qu’ils auront plus ou moins raison que moi. Qu’importe d’où l’on vient, finalement comme on dit dans l’Islam « les actes ne valent que par les intentions ». Quelqu’un comme Che Guevara est un bourgeois à la base et il a eu une démarche très proche du peuple.
Tu parlais d’un nouveau projet d’écriture, quel est-il ?
Il y a plusieurs projets, tout d’abord un album collectif qui s’appelle Béni Snassen, l’album s’appelle « Spleen et idéal », où il y a les NAP, Hamcho, Mattéo Falkone, Bi’lin ; on a monté un label qui s’appelle « Gibraltar » au sein de Capitol, un label que je dirige ; ensuite on sort l’album de Mattéo Falkone, puis les albums vont s’enchaîner ; mon ouvrage que j’ai fini mais dont j’attends le bon moment pour le sortir. Avec NAP on travaille aussi sur un prochain disque.
