
En montant dans le milieu des années 80 le groupe
EPMD avec son compère
Parrish Smith,
Erick Sermon ne se doutait sûrement pas qu’il allait influencer toute une génération de rappeurs, et guider des artistes tous plus talentueux les uns que les autres (
Redman,
Keith Murrey…). Une carrière avec
EPMD qui durera environ 10 ans et autant de morceaux devenus des classiques Hip-Hop, parallèlement à une carrière solo qui reste néanmoins mitigée. Mais par son humilité et sa volonté de rester authentique dans ses propos et ses actes,
Erick Sermon reste une figure à l’instar d’autres artistes comme
James Brown dans le funk, ou
Curtis Mayfield dans la soul music.
ATC – Comment as-tu rencontré Parrish Smith ?ES – A l’époque il était DJ ;je venais d’un quartier où il y avait une grosse culture Hip-Hop,puis j’ai déménagé, je me suis retrouvé dans le même quartier que Parrish, et c’était le seul gars qui avait des platines en fait. On devait avoir 13-14 ans. Deux ou trois ans après on a sorti notre premier disque.
ATC – « It’s my thing », c’est ça ?ES – Ouais, « It’s my thing » en face A et la face B c’est « You’re a costumer ».
ATC – Qu’est-ce que tu faisais à cette époque quand c’est sorti ?ES – J’étais un gosse ! Je bossais dans la boîte de mon oncle comme jardinier.
ATC – Quel matériel vous utilisiez à l’époque ?ES – On connaissait rien à la production, on est rentré en studio avec un mec qui s’appelle Charlie ; on n’avait pas de machine ni de sampler, en tout cas rien pour faire des boucles ; c’est Charlie qui maîtrisait tout l’aspect production ; c’était plus des trucs qui étaient enregistrés sur bande et qui étaient mis bout à bout ; La façon dont on a fait ce disque c’est du jamais vu, y’avait un côté artisanal.
ATC – Où avez-vous trouvé l’argent pour enregistrer ?
ES – On a pu enregistrer des démos en grande partie grâce à la bourse d’étude de Parrish ; moi de temps en temps j’avais un peu d’argent de poche, mais c’est principalement grâce à lui.
ATC – ça a du vous coûter cher quand même ?ES – Non, pas tant que ça, ça coûtait seulement 30$ de l’heure ; au final ça a du coûter dans les 500$ peut-être.
ATC – Vous avez galéré pour trouver une maison de disque ?ES – On a essuyé deux refus, au bout du troisième rendez-vous on a pu signer chez Fresh Records, donc on ne peut pas dire qu’on ait vraiment galéré.
ATC – Que gardes-tu de cette période ?
ES – Ce que je retiens surtout c’est l’impact qu’on a eu quand on est arrivé sur la scène rap. De faire partie de EPMD. Je garde ça en moi car c’est ce qui fait le rappeur que je suis aujourd’hui. D’avoir marqué l’histoire du Hip-Hop et d’être comme un point de repère. Il y a eu Kool Herc, Run-DMC, EPMD.
ATC – Peux-tu nous raconter l’histoire de « Jane » ?ES – Quand j’avais 11 ans j’écrivais des textes ; j’avais écrit deux textes, un sur un gars qui tuait dans les gens dans le métro ; un autre sur une fille, Jane.
ATC – T’a été un des premiers à sampler George Clinton ; qu’est-ce qui vous influencé ?ES – On avait une oreille différente sur la musique ; on a choisi la funk parce qu’on a toujours baigné la-dedans ; mon père passait de tout à la maison, tout ce qui touchait à la funk, la soul, mon père il avait ; Parrish avait le « More bounce » de Zapp, son père écoutait du Zapp, je ne connaissais pas et quand je l’ai entendu, je suis devenu fou. EPMD est donc arrivé sur ces loops, on a posé des rimes dessus.
ATC – Quand avez-vous rencontré DJ Scratch ?ES – A Londres en 1988 ; il était avec RUN-DMC, c’était le protégé de Jam Master Jay. Il faisait des compétitions, il était souvent à l’étranger.
ATC – On peut reconnaître ton son avec la ligne de basse…ES – Tout part de la basse ; c’est comme ça dans la funk, c’est comme ça que je le sens, je fais toutes mes instrus à partir de la ligne de basse. C’est tout ce que je connais.
ATC – Tu as aussi samplé Otis Redding alors que c’était assez rare…ES – C’est un disque qu’on a trouvé en traînant dans la maison de disque…
ATC – Vous en êtes où avec Keith Murray ?ES – Il n’a pas actuellement la reconnaissance qu’il devrait avoir, on essaie de lui redonner la place qu’il mérite ; quand il était chez Def Jam il était sous leur influence et Def Jam peut aussi bien te construire que te détruire. Ils gèrent tellement de projets qu’ils ne font pas toujours les meilleurs choix. Quand keith est sorti de prison il n’était plus en phase avec Def Jam. J’espère que cette fois on va pouvoir faire de la bonne musique ensemble et faire un truc plus Hip-Hop, comme avant. Le Hip-Hop est un peu dans un état d’urgence, il n’y a que du rap, on ne parle plus de Hip-Hop mais de rap. C’est dur de tourner dans ce milieu. Il n’y a plus qu’en Europe qu’on retrouve cette mentalité Hip-Hop, Londres, Paris, la Suisse, l’Allemagne.
ATC – Pourquoi Keith n’a pas marché chez Jive ?
ES – Ils ne se sont pas rendus compte du talent qu’ils avaient sous la main. C’était le 50 Cent de l’époque. Malgré un super album « Enigma » ils sont complètement passés à côté.
ATC – Tu peux nous parler de ton nouvel album « Chilltown, New York »?ES -C’est un disque Hip-Hop. Les textes traitent surtout de l’état du rap, je prends du recul sur ce business ; c’est un peu un constat ironique sur ce qui s’y passe ; c’est un disque assez personnel.. C’est plus dans un esprit d’exprimer ce que je ressens que de divertir les autres.
ATC – L’industrie tue la culture pour toi ?ES – Les gens font des disques pour vendre et les disques sont formatés ; tous les hits de ces dernières années sont des chansons sur les femmes, avec des voix de femmes sur les refrains…
ATC- Quelle est ta stratégie contre l’industrie ?ES – Tu peux rien faire, même toi quand tu fais tes interviews, tu peux être vrai, faux, je crois pas que le Hip-Hop ait les moyens de combattre ce système ; on peut juste sauver les meubles, et tout ce qu’on fait c’est tout ce qu’on a, c’est pourquoi qu’il y a beaucoup de recyclage, des contrats rendus…
ATC – Si tu te bats contre cette industrie, comment a-t-elle reçu ton disque ?ES – J’en sais rien, et j’en ai rien à faire ; ça me fait bien plus plaisir quand j’ai des coups de fil de Busta Rhymes, Talib Kweli, Jadakiss, Fat Joe, Jay-Z qui complimentent notre musique.
ATC – As-tu l’idée ou l’envie de monter ton propre label ?ES –Ce qui compte c’est : qui va mettre les disques sur le marché, qui les met dans les magasins ? Comme je ne fais pas de la musique bidon, qui peut me donner la possibilité de faire tout ça comme il faut ? Je fais de la production mais je n’ai pas vraiment le recul pour bien gérer le business.
ATC – La meilleure et la pire chose qui te soient arrivées dans ta carrière ?ES- La meilleure chose c’est d’être arrivé où j’en suis aujourd’hui, le moins bon c’est d’avoir fait confiance en des gens dans les maisons de disques qui n’ont pas cru en moi à des moments où j’aurais pu vendre beaucoup plus de disques. Avec cet album j’ai envie d’élargir mon auditoire et toucher le plus de monde possible. Je veux montrer aux gens qu’il est possible de faire de la musique sans faire de clichés ni revenir sur les mêmes sujets.
ATC – Allez-vous sortir un nouvel album d’EPMD ?ES – Il faudrait vraiment que ce soit spectaculaire et que ça vaille le coup. Parrish Smith n’a plus rappé depuis un moment, il est trop occupé à faire du son ; ça fait vraiment longtemps qu’on n’a plus rien fait ensemble. Je n’ai pas non plus envie de rapper toute ma vie, j’ai fait cet album parce que j’étais en studio, avec mes gars, j’ai fait ce morceau « Relentless » j’ai pu le sortir comme je voulais, maintenant je vais passer à autre chose.
ATC – Quel est le prochain artiste que tu vas produire ?ES – Sy Scott ; je n’ai jamais vu ça, c’est un des meilleurs lyricistes, il est sur le point de sortir son album, partout où il passe les gens l’applaudissent, personne ne fait des jeux de mots comme lui… Il y a d’autres talents New-Yorkais que j’aimerais sortir, Sonny un gamin de 18 ans qui vient du Bronx, j’ai toute une équipe comme ça, une fille qui s’appelle Shona, une chanteuse de R&B, quant à moi je ne vais plus prendre le micro…
ATC – Quelle est ta prochaine étape dans la musique ?ES – La production. Notamment pour le cinéma avec un film sur le basket qui s’appelle « Southside ».